18/07/2019


Dans l’éventualité d’un désastre sur la Lune
— Come In Peace, Rest In Peace —

C’était il y a cinquante ans. À la Maison Blanche, le 18 juillet 1969. La mission Apollo 11 est en chemin vers la Lune. La fusée a décollé il y a deux jours et dans deux jours, l’homme débarquera sur la planète satellite. A mi parcours, une note dactylographiée de deux pages est déposée sur le bureau du chef de cabinet du président Richard Nixon, H.R. Haldeman. Le titre nous interpelle : In Event of Moon Disaster (Dans l’éventualité d’un désastre sur la Lune).



De quelle éventualité est-il question ? Désastre rime avec astre. Pire que cela, le désastre naît des astres. Il signifie « né sous une mauvaise étoile ». Lier le désastre à la Lune, c’est renvoyer le mot à son origine : les cieux. Astre le plus proche de la Terre, la Lune est celle qui luit. Dans son ouvrage, De la nature des Dieux, Cicéron nous apprend que : « la lune est ainsi appelée “a lucendo” (parce qu'elle éclaire) » (Livre II, XXVII). D’après la tradition, la Lune est une divinité. Un millénaire plus tard, le mot de Lune apparaît pour la première fois, en français, dans La Chanson de Roland : « Clere est la noit e la lune luisante. » Elle éclaire un paysage de destruction et de mort : « Claire est la nuit, et la lune brillante. Charles est couché, mais il est plein de deuil pour Roland, et son cœur est lourd à cause d’Olivier, et des douze pairs, et des Français : à Roncevaux, il les a laissés morts, tout sanglants. » (Laisse CLXXXIV) 

La lune est-elle de si mauvais augure ? À la lecture de cette Éventualité d’un désastre sur la Lune, il le semblerait. L’auteur de la note à l’attention du président a pour nom William Saphire. Dans un article intitulé Disaster Never Came (New York Times, 12 juillet 1999), il se remémore la naissance du plus célèbre discours qui jamais ne fut prononcé. Saphire est l’une des plumes du président. A la mi-juillet 1969, l’astronaute Franck Borman le contacte. Ancien commandant de la mission Apollo 8 en 1968, l’homme a survolé la Lune. Il est désormais officier de liaison de la NASA à la Maison Blanche. L’astronaute prévient le speechwriter : « Vous auriez intérêt à réfléchir à une alternative pour le président en cas d’incident. » Saphire avoue ne pas comprendre. Borman lâche le morceau : « Ce qu'il faut faire pour les veuves. » Il lui faut donc rédiger un discours pour le président dans l’éventualité d’une tragédie. Que dire dans l’éventualité où l’homme serait prisonnier de la Lune, ne pourrait jamais la quitter et revenir sur Terre ? Quid de la mort d’homme en un lieu extraterrestre ?

William Safire s’attelle à la tâche, la rédaction du premier éloge funèbre lunaire. L’ébauche du discours présidentiel est des plus éloquents : « Le destin a ordonné que les hommes qui sont allés sur la lune pour explorer en paix restent sur la lune pour y reposer en paix. » Puis : « [Neil Armstrong et Edwin Aldrin] seront pleurés par leurs familles et amis; ils seront pleurés par leur nation; ils seront pleurés par tous les peuples du monde; ils seront pleurés par une Terre-Mère qui a osé envoyer deux de ses fils dans l'inconnu. » 

À la fin du texte, figurent quelques actions d’ordre protocolaire à mettre en œuvre avant puis après l’allocution officielle. Avant : « Le président devra téléphoner à chacune des futures veuves. » Après : « Au moment où la NASA met fin aux communications avec les deux astronautes, un homme d’Église devra adopter la même procédure qu’une sépulture en mer, recommandant leurs âmes au “plus profond des profondeurs”, concluant par la prière du Seigneur. » Oui, vous avez bien lu, il sera mis fin aux communications entre la Terre et la Lune et abandonnés dans le silence, Neil Armstrong et Edwin Aldrin seront laissés à leur sort funeste. 

Mission Operations Control Room - Mission Control Center - Apollo 11, 20 juillet 1969


William Safire nous rappelle dans son article Disaster Never Came que : « L’opération la plus dangereuse du voyage ne consistait pas à poser le petit module sur la Lune, mais à le renvoyer en orbite lunaire vers le vaisseau-mère. Si cela échouait, Neil Armstrong et Buzz Aldrin ne pouvaient être sauvés. Le centre de contrôle de mission allait devoir “fermer les communications” et, sous le regard de la planète angoissée, laisser les astronautes condamnés à mourir de faim ou se suicider. » Six jours après la parution de l’article du 12 juillet 1999, William Safire est interviewé sur NBC au cours de l’émission de télévision politique, Meet The Press. Pourquoi soudainement un tel intérêt pour un discours qui jamais ne fut prononcé ? Parce que nul n’en sut jamais rien. Le contenu de l’allocution demeura secret, oublié car obsolète pour cause de triomphe de la mission. Faut-il oublier la non-histoire des non-événements qui n’ont jamais eu lieu ?

Le “découvreur” du document Dans l’éventualité d’un désastre sur la Lune est un journaliste du Washington Post. En 1999, James Mann effectue des recherches pour la rédaction d’un ouvrage sur les relations diplomatiques secrètes entre les États-Unis et la Chine. Le livre a pour titre About Face: A History of America's Curious Relationship With China From Nixon to Clinton(Alfred Knopf, 1999). Au cours de ses recherches dans les archives de l’administration Nixon, il découvre par hasard la note dactylographiée de deux pages, In event of moon disaster. L’existence du non-discours du non-événement est soudain révélée.

Ironie de l’histoire, William Safire et James Mann ont tous deux pris part aux tribulations de Nixon. Mann a été l’un des journalistes du Washington Post qui contribua aux révélations du Watergate. Quant à Safire, il fit connaissance avec le futur président de manière surréelle. En 1959, Richard Nixon, alors vice-président de Dwight D. Eisenhower, part en URSS rencontrer Nikita Khrouchtchev. La scène a lieu au mois de juillet à la American National Exhibitionde Moscou où les États-Unis présentent le Salon de leur Nation. Les capitalistes y vantent aux communistes les charmes de la société de consommation américaine. Quelques mois plus tôt, un salon similaire s’est tenu à New York : le Soviet Exhibit, où l’Union Soviétique vantait l’horizon radieux du post-stalinisme. À l’époque Safire est un agent de publicité pour le compte d’un designer de cuisine participant au salon américain de Moscou. Présent sur le stand de l’attraction, Safire immortalise la conversation entre Nixon et Khrouchtchev. L’échange entre les deux hommes est digne d’un Docteur Folamour avant l’heure.

Nixon
« Je veux vous montrer cette cuisine. 
Elle est pareille à celles que l’on trouve 
dans les maisons en Californie. 
Vous voyez cette machine à laver intégrée ? »

Khrouchtchev
« Nous avons les mêmes chez nous. »

Nixon
« Notre objectif est de simplifier
la vie des ménagères »

Khrouchtchev
« Nous n’avons pas ce type d’attitude capitaliste 
à l’égard des femmes. »

Nixon
« Ne faudrait-il pas plutôt se disputer 
sur les mérites de nos machines à laver 
que sur la force de nos fusées ? »

Kitchen Debate, Richard Nixon & Nikita Khrouchtchev – photo de William Safire 


Un an plus tard, en 1960, Safire rejoint l’équipe du candidat Nixon et du président élu à la Maison Blanche. Puis en 1969, dans une autre dimension, la quatrième ou Twilight Zone, les astronautes Neil Armstrong et Edwin Aldrin agonisent sur la Lune, le regard rivé sur la Terre, allongés près de la plaque commémorative de la NASA, célèbre artefact, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, où l’on aurait pu lire :  

HERE MEN FROM THE PLANET EARTH
FIRST SET FOOT UPON THE MOON,
JULY 1969 A.D.
WE CAME IN PEACE  & REST IN PEACE 
FOR ALL MANKIND

« Ici, des hommes de la planète Terre ont pour la première fois posé le pied sur la Lune. Juillet 1969 après J.-C. Nous sommes venus en paix et reposons en paix pour toute l'humanité. »

Richard Nixon saluant l’équipage d’Apollo 11 de retour sur Terre à bord du navire de guerre U.S.S. Hornet, le 24 juillet 1969


02/07/2019


Un été en France
– deux ans plus tard – 


Après un printemps puis un été en France en 2017, deux ans plus tard sur l’avenue Jean Jaurès à la jonction d’Aubervilliers et de Pantin, le bouleau croît toujours.