28/11/2019


Fece infinite di queste pazzie


L’exposition Greco au Grand Palais ne présente pas seulement soixante quinze et ahurissants chefs-d’œuvre de l’artiste mais aussi un livre, une édition originale de 1568. L’ouvrage, propriété de la Biblioteca Nacional de España (BNE), était également présent, il me semble, à l’exposition du Prado, La biblioteca del Greco (2014), mais je doute qu’il fût ouvert à la même page. Il s’agit d’un exemplaire du troisième volume de Le Vite de' più eccellenti architetti, pittori et scultori de Giorgio Vasari (Les Vies des peintres, sculpteurs et architectes). Mais pas n’importe quel exemplaire. Rien de moins qu’une copie personnelle du Greco annotée de la main du peintre. 


L’ouvrage présenté repose ouvert sur la vie de Leonardo. Sur la page de gauche, Le Greco a souligné à l’encre ce début de phrase, “Fece infinite di queste pazzie” et ajouté une note correspondante dans la marge. La traduction française de Léopold Leclanché (1841) propose : « Il se livra à toutes sortes de folies semblables ». Et la phrase continue : « Fece infinite di queste pazzie, et attese alli specchi; e tentò modi stranissimi nel cercare olii per dipignere e vernice per mantenere l’opere fatte. » En français, dans le texte : « Il se livra à toutes sortes de folies semblables, s’appliqua à connaître l’effet des miroirs, et fit d’étranges essais pour trouver des huiles et des vernis propres à conserver la peinture. » Folies semblables et miroirs. Quelles sont ces semblables folies ? En quoi sont-elles pareilles, à quelles autres folies se réfèrent-elles ? Le Greco en souligne le propos conclusif. Remontons le fil de cette folie. 

Vasari écrit : « Il aimait à se divertir par de semblables inventions. Souvent il faisait nettoyer et dégraisser minutieusement les boyaux d’un mouton, et les réduisait au point de pouvoir les renfermer dans la paume de sa main. Après en avoir introduit un bout dans une pièce voisine de celle où il recevait, il y adaptait un soufflet de forge, et les gonflait par ce moyen de telle sorte que les visiteurs devaient se réfugier dans un coin, et quelquefois sortir. Léonard comparait la vertu à ces boyaux transparents, qui tenaient d’abord si peu de place et à qui il en fallait une si grande ensuite. Il se livra à toutes sortes de folies semblables, s’appliqua à connaître l’effet des miroirs [...] » 

Récapitulons. Le passage débute par “de semblables inventions” et s’achève par des “folies semblables”. La parallèle “semblables inventions / folies semblables” est d’autant plus saisissant que la narration se poursuit par ”l’effet des miroirs”. Tout cela n’est que coïncidence. Certes, mais des plus troublantes comme si le lecteur lui-même avait fait l’expérience de voyager à l’intérieur de ses boyaux ballons... en une autre dimension. Quelles autres folies imaginer semblables à l’expansion des boyaux, de cet espace fractal au cœur de l’animal ? Vasari le tait. 

Passons outre son silence et remontons le texte, des folies semblables aux semblables inventions. Quelles sont-elles ? Ainsi Vasari les décrit-il : « Un vigneron du Belvédère avait trouvé un lézard fort curieux : Léonard s’en empara et fabriqua, avec des écailles arrachées à d’autres lézards, des ailes qu’il lui mit sur le dos, et qui frémissaient à chaque mouvement de l’animal, à cause du vif-argent qu’elles contenaient. Il lui ajusta en outre de gros yeux, des cornes et de la barbe, et l’ayant apprivoisé, il le portait dans une boîte d’où il le faisait sortir pour effrayer ses amis. Il aimait à se divertir par de semblables inventions. »


Le peintre souligna donc en conclusion de ces péripéties surréelles, passant d’un lézard chimère aux entrailles ovines : “Il se livra à toutes sortes de folies semblables”. Comble du mystère, on regrettera de ne pouvoir déchiffrer la note manuscrite du Greco inscrite dans la marge. Je me penchais vers la vitrine pour photographier l’ouvrage. Je n’osais trop me rapprocher de la surface vitrée de peur d’attirer la suspicion du gardien de sécurité. Fébrile, impatient, j’appuyai sur le simili-obturateur du smartphone. L’image manque malheureusement de netteté et la graphie du Greco s’avère illisible. Misère. Misérable mystère. Proposons pour combler cette lacune un projet d’installation pour boyaux de mouton et soufflet de forge. Les viscères de l’animal se comprimeront et se dilateront à foison. Comme le dit l’auteur des Vite, ces entrailles pourront se réduire au point de pouvoir les renfermer dans la paume de la main et s’agrandir au point d’occuper le volume d’une pièce entière. On intitulera l’œuvre “Fece infinite di queste pazzie” et sur le cartel, on pourra lire : d’après d’après d’après, Leonardo, Vasari, El Greco.


Exposition organisée par la Rmn - Grand Palais, le musée du Louvre et l’Art Institute de Chicago. Exposition Greco au Grand Palais, du 16 oct. 2019 au 10 février 2020 / El Greco: Ambition and Defiance à l’Art Institute of Chicago, du 7 mars au 21 juin 2020.


20/10/2019


Tilleuls secrets

Située dans le 20e arrondissement de Paris, l'avenue Gambetta est une voie plantée, diantre, que dis-je, presque boisée, tant l’arche de la frondaison recouvre la rue de part et d'autre de tilleuls. Au printemps et en été, en son point le plus élevé, situé à 116 mètres d’altitude, en regardant au loin la pente de l’avenue, on croirait se baigner dans une mer d’algue et de feuilles. Il faut dire que la piscine olympique Georges-Vallerey borde également l’avenue en cet endroit. Un bloc plus bas, se trouve le siège de la DGSE, le service des renseignements français. La façade arrière des services d’espionnage, de contre-espionnage, voire double et triple espionnage, le tout caché derrière de hauts murs, s’étend sur plusieurs centaines de mètres de l’avenue. 


Vu du ciel via Google Earth, la DGSE occupe un vaste quadrilatère dont la surface, sécurité oblige, est tapissée de pixels gris, blancs, ocres et verts. Vue de la rue, un épais brouillard numérique accueille le promeneur digital à l’angle de la rue des Tourelles. En descendant l’avenue Gambetta sur Google Street View, on est frappé de découvrir la relation nouée entre le flou et le végétal, le floutage du secret et la vitalité des tilleuls en feuilles, fruits et fleurs. L’avenue embaume le parfum du secret. Ceux de la nation sont bien gardés. Mais gare au vent qui parcourt les feuilles, car la canopée, elle, voit tout, et si elle ne dit rien, elle n’en pense pas moins.



30/09/2019


J'ai rêvé, l'autre soir, d'îles plus vertes que le songe...

photomontage de l'auteur / source Radio France

Françoise Giroud aurait dit de lui : « C’est un type à lire Saint-John Perse caché derrière une couverture de Playboy. »

Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes, nous laisserez-vous un soir aux rostres de la Ville, parmi la pierre publique et les pampres de bronze ?
Plus large, ô foule, notre audience sur ce versant d'un âge sans déclin : la Mer, immense et verte comme une aube à l'orient des hommes,
La Mer en fête sur ses marches comme une ode de pierre : vigile et fête à nos frontières, murmure et fête à hauteur d'hommes — la Mer elle-même notre veille, comme une promulgation divine…

Amers,  Saint-John Perse (1957)