26/06/2017


Miscellanées muséales




Il est des hommages comme de l’humour. Volontaire ou involontaire. Le fantôme de Marcel Duchamp hante les toilettes du plus grand musée du monde. Comme l’indique la bâche recouvrant cet urinoir du Louvre, “cette installation est actuellement hors-service”. La même semaine, j’immortalisai cette réplique en plastique de la Vénus de Milo, échelle 1/20 et sa guirlande de Noël. Me revinrent alors en mémoire d’étranges paroles, comme un murmure d’outre-tombe. Où avais-je entendu parlé de l’Aphrodite manchote d’une manière si étrange ? Sans nul doute dans The Book of the Damned. 

Ainsi en 1919, Charles Fort maitre du paranormal et de “la connaissance par l’absurde” écrivait dans Le livre des damnés : « Par beauté, je désignerai ce qui semble complet. L'incomplet ou le mutilé est totalement laid. La Vénus de Milo. Un enfant la trouverait laide. Si un esprit pur l'imagine complète, elle deviendra belle. Une main conçue en tant que main peut sembler belle. Abandonnée sur un champ de bataille, elle ne l'est plus. Mais tout ce qui nous entoure est une partie de quelque chose, elle-même partie d'une autre : en ce monde il n'est rien de beau, seules les apparences sont intermédiaires entre la beauté et la laideur. »

21/06/2017


Un été en France






Suite à la publication au mois d’avril d’Un printemps en France, en ce jour de solstice d’été, voici une nouvelle photographie prise ce 21 juin de ce jeune arbre grandissant à même la façade d’un immeuble abandonné. Depuis le printemps, un filet à été posé sur le bâtiment. Mais l’arbre résiste toujours.

“I would rather be a plant than a man in this land
I would rather be a plant on this land
You can transplant a plant and it can grow free
But the man that's been transplanted can't
So you can see why I'd rather be a tree with branches and leaves that can grow free
If man had a choice before he is exploited then his offspring would do more than breathe
Isn't that a shame.”

Archie Shepp - Attica Blues (1972) extrait de “Invocation: Ballad for a Child”

03/06/2017


Action Poétique



« From a distance these things, these Movements take on a charm
that they do not have close up - I assure you. »
Marcel Duchamp, Letter to Ettie Stettheimer, 1921











Le marché de la poésie est une chose, le marché de la poésie en est une autre.

D’un côté, le marché de la poésie, une manifestation annuelle, parisienne, printanière, poétique née en 1983 à l’ombre des arbres et de la fontaine aux lions sise place Saint Sulpice à ne pas confondre avec Saint Supplice mort viviséqué puis éviscéré. De l’autre, Action Poétique, un organisme financier créé en 1906, ainsi nommé sous le contrôle de sa maison mère A.R.P.V., enregistré à la Chambre de Commerce de Lyon, le 7 février 1906. À l’automne 1906, Action Poétique émet des actions de cent francs chacune.

D’aucuns interrogent la validité de cette compagnie. Mais Belle Époque oblige, c’est le règne de l’insouciance qui égare les esprits. Les petits porteurs avides de gros profits se précipitent sur les actions. À la Bourse de Paris, le cours d’Action Poétique ne cesse de monter jusqu’en 1909 où le scandale arrive, la bulle éclate, le cours dévisse puis s’effondre. Les actions d’Action Poétique se révèlent être l’ancêtre des « junk bonds », en français obligations dites « pourries ou poubelles » telles que l’économiste John Kenneth Galbraith les décrit dans son ouvrage « Les mensonges de l’économie : Vérité pour notre temps » (2004) – « The Economics of Innocent Fraud : Truth for Our Time ».

Arrêté par la police, Gustave Floué d’Action Poétique affirmera lors de son procès : « Que voulez-vous, de nos jours, les muses sont corrompues, les fleurs vénéneuses et les fleurs putrides », d’où le concept financier d’obligation à haut risque ainsi nommée obligation pourrie en hommage à la putréfaction des fleurs. L’escroquerie d’une telle Action souille par son blasphème, l’éternel emblème de la poésie.

Morale de l’histoire : l’adage selon lequel la poésie serait une activité désintéressée et étrangère à toute idée de profit est une imposture. Ironie de l’histoire : happening sans foi ni loi, Action Poétique est désormais considérée comme l’ancêtre de la toute première start-up de l’histoire. Fondée à New York en 1920, la dite start-up est une société anonyme enregistrée sous le nom de Société Anonyme, Inc. Les fondateurs de cette tautologie commerciale ont pour nom Katherine Dreier, Man Ray et Marcel Duchamp. Mais ceci est une autre histoire.


23/05/2017


Un printemps en France

 



À l'adresse ci-dessus, le service de navigation Google Street View présente plusieurs vues de ce bâtiment désormais abandonné, situé avenue Jean Jaurès à la jonction d’Aubervilliers et de Pantin. Cette avenue Jean Jaurès ou route nationale N2 traverse les deux villes et en détermine la frontière. Les cinq prises de vues googliennes ont été réalisées de juin 2008 à juillet 2016.

En juin 2008, le bâtiment est encore habité, aucune fenêtre n’est murée. On entraperçoit sur le toit un buisson, né d’une graine qu’on imagine apportée par le vent ou les oiseaux du square Stalingrad ou du parc Diderot, deux espaces verts situés non loin de là.

Deux ans plus tard, en novembre 2010, le buisson s’est développé ; l’immeuble est toujours habité. Juillet 2012, soudain des feuilles. Le buisson est devenu arbuste et semble avoir pris racine dans la façade. Juillet 2014, l’arbuste pousuit sa croissance. L’immeuble parait de plus en plus insalubre. En juillet 2015, trois fenêtres du deuxième étage ont été murées. L’année suivante, en juillet 2016, le dernier étage est entièrement muré ainsi que deux fenêtres du premier étage. La bannière HOLLYFOOD est apparue.

Je découvre et photographie l’immeuble et son arbre en avril 2017. À la couleur blanche de son écorce, il s’agit, je crois, d’un jeune bouleau.