23/03/2016


Textes circulaires


Thésée et Ariane à l’entrée du labyrinthe crétois, gravure, env. 1460-70
Courtesy British Museum digital collections


Dans son cours au Collège de France sur le “neutre” (séance du 25 février 1978), Roland Barthes raconte :Un peu comme Gide, Pyrrhon demanda au fond qu’on lui fiche la paix avec tout ce verbiage, ce discours des sophistes. Et de la sorte en assumant sa fatigue c’est à dire en assumant la parole des autres, comme non seulement excessive mais accablante et fatigante, il a créé quelque chose. Alors je ne peux pas dire quoi, puisque ce ne fut pas à vrai dire une philosophie, ni un système. Je pourrais dire que Pyrrhon est là précisemment le neutre* comme s’il avait lu déjà Blanchot mais ce n’est pas étonnant, les textes sont circulaires. Les textes ne sont linéaires que dans une perspective purement empirique et rationaliste, mais en profondeur les textes sont circulaires et il n’est pas faux de dire que Pyrrhon avait lu Blanchot et que Sophocle avait lu Freud.

* J’appelle neutre tout ce qui — tout discours, tout geste, toute conduite — qui déjoue le paradigme, c’est à dire l’opposition binaire de type conflictuelle.

De Pyrrhon, il ne nous reste rien excepté le texte de Diogène Laërce dans Les Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres. Ainsi le doxographe dépeint Pyrrhon, le précurseur des sceptiques : Tous ces philosophes s’appelaient pyrrhoniens, du nom de leur maître, ou bien encore aporétiques, sceptiques, éphectiques et zététiques (douteurs, observateurs, qui suspendent leur jugement, chercheurs).

Il dresse également un parallèle entre la naissance du scepticisme et les origines de la littérature :

[Pyrrhon] avait sans cesse à la bouche ce vers du poète [Homère] : “Les hommes sont semblables aux feuilles des arbres.” […] Quelques-uns prétendent qu’Homère est le premier auteur de ce système, parce que, plus qu’aucun autre écrivain, il exprime sur les mêmes choses des idées différentes, sans jamais rien affirmer ni définir expressément. […] Enfin ils citent Homère qui avait dit avant tous ces auteurs : “La langue des mortels est changeante, inconstante en ses discours”

Pour reprendre le propos de Roland Barthes selon lequel : il n’est pas faux de dire que Pyrrhon avait lu Blanchot, alors peut-on imaginer qu’Homère ait lu Pyrrhon ? Ou faudrait-il entendre plutôt que l’origine de la philosophie réside dans la poésie ? La littérature ? La philosophie serait-elle un genre littéraire qui s’ignore en tant que tel ?

Cette circularité barthesienne n’est pas sans rappeler la notion de plagiat par anticipation développée par Pierre Bayard dont l’origine remonte au Second manifeste de l’OuLiPo (1973) rédigé par François Le Lionnais : Et cela m’amène à la question du plagiat. Il nous arrive parfois de découvrir qu’une structure que nous avions crue inédite, avait déjà été découverte ou inventée dans le passé, parfois même dans un passé lointain. Nous nous faisons un devoir de reconnaître un tel état de choses en qualifiant les textes en cause de « plagiat par anticipation ».

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